Un mur schizophrénique
Pink Floyd – The Wall, une œuvre majeure d’Allan Parker
Par Francis Ouellet
30 avril 2016
À la fin de l’été ou au début de l’automne 1982, j’accompagne mon père, probablement durant le weekend, pendant qu’il fait ses courses dans un centre commercial. Nous passons devant la vitrine d’un disquaire où je m’arrête sans avertir, mon regard soudainement attiré par d’étranges images qui défilent sur un écran de télévision. Je reste figé, incapable du moindre mouvement, à la fois fasciné et terrifié par le torrent kaléidoscopique qui se déchaine à l’écran, porteur d’une angoisse qui me submerge. Fusion de plans en prises de vue réelles et de scènes d’animation d’une inquiétante morbidité.
Je ne peux détacher mon regard, hypnotisé par ce mitraillage de photogrammes et envouté par la musique obsédante qui les accompagne et qui semble venir d’un autre univers. Je lève un instant les yeux pour contempler la gigantesque affiche suspendue derrière le téléviseur, image cauchemardesque d’un visage informe qui semble se liquéfier.
Au centre de cette caricature grotesque de visage, une bouche démesurément grande, tel un trou noir, figée dans un hurlement infini et pourtant silencieux. À la droite du visage, dans un lettrage blanc longiligne et se découpant sur un fond d’un bleu fané, on peut lire ces mots que je ne comprends pas : Pink Floyd – The Wall.
Toujours sous le choc, je sens la présence de mon père à mes côtés, probablement revenu sur ses pas. Il me prend par le bras et m’éloigne de la vitrine, m’arrachant à ma contemplation. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce souvenir ne m’a jamais quitté et, aujourd’hui encore, il est toujours aussi clair dans ma mémoire, même à plus de trente ans de distance.
À cette époque, j’étais âgé de neuf ans et ne connaissais absolument pas Pink Floyd, ni Roger Waters, légendaire leader du groupe. Malgré cela, l’étrangeté vénéneuse des images aperçues avait piqué la curiosité du jeune garçon que j’étais, passionné de monstres caoutchouteux, de science-fiction à rabais et de films d’horreur.
Les images restèrent dans un recoin de ma mémoire jusqu’à ce que, quelque temps plus tard, j’en reconnus quelques-unes qui illustraient la pochette d’un album de musique remarqué dans la gigantesque collection d’un de mes oncles. Il me fit écouter quelques extraits de l’album en question et ma mémoire auditive reconnut immédiatement les notes obsédantes qui me hantaient.
Ce jour-là, non seulement mon oncle me fit-il découvrir l’un des albums les plus influents du rock progressif, mais également l’un des groupes les plus importants de la musique moderne. De plus, sans le savoir, tout cela constituait mon premier contact avec le travail de l’un des réalisateurs les plus importants de la génération des années 1970 et qui fait aujourd’hui partie de ceux dont j’admire le plus le travail : Alan Parker.
On racontait que plusieurs messages subliminaux étaient cachés dans le film et que, toujours sous influence, cette autre réalité nous serait révélée.
Pour les gens de mon âge, Pink Floyd – The Wall fut non seulement un film culte, mais également le sujet de diverses légendes et rumeurs tout au long des années 80. On racontait qu’il fallait absolument voir ce film sous influence (alcool ou drogue) afin de bien en comprendre le sens. On racontait aussi que plusieurs messages subliminaux étaient cachés dans le film et que, toujours sous influence, cette autre réalité nous serait révélée.
Quand on y pense, les années 80 étaient vraiment pleines à craquer de rumeurs débiles qui se propageaient comme une véritable épidémie, allant des festins de chauves-souris vivantes du chanteur Ozzy Osbourne, jusqu’aux messages sataniques sur les albums des groupes heavy metal que l’on pouvait entendre en les faisant jouer à l’envers, bousillant par le fait même nos disques et nos tables tournantes, en passant par la version de neuf heures du film The Exorcist, qui n’a bien sûr jamais existé, même si certains nous juraient l’avoir vu un soir de pleine lune ! Charme empreint d’innocence d’une époque perdue. Pour en revenir à notre sujet, je défie quiconque de visionner Pink Floyd – The Wall, pour la première fois, complètement saoul, et d’y comprendre quoi que ce soit.

Allan Parker
Mais outre les légendes urbaines de bas étage, il est vrai que plusieurs n’ont vu dans le film que la simple représentation cinématographique d’un délire engendré par un abus de narcotiques, vision sombre du monde de la musique et de ses aspects les plus anecdotiques. Cette opinion, fortement réductrice et, avouons-le, assez réactionnaire, est selon moi complètement erronnée et témoigne d’une incompréhension totale de l’œuvre cinématographique d’Alan Parker et, par extension, du chef-d’œuvre musical de Roger Waters.
D’une profondeur psychologique rarement égalée, le récit raconte en fait les mille et un actes de destruction intérieure d’un être blessé par la vie, prisonnier plus ou moins consentant de son propre enfer mental dans lequel il s’est peu à peu réfugié, pour ne pas dire enfermer, afin de se couper d’un monde trop cruel pour lui.
Dans un mélange désordonné de flashbacks traumatisants, de souvenirs faussés et de délires paranoïaques, nous accompagnons le chanteur populaire Pink (personnage en partie autobiographique, inspiré des souvenirs de Roger Waters et de la vie de Syd Barrett, premier chanteur du groupe, et interprété de manière magistrale par Bob Geldof) dans les méandres de son subconscient.
Nous revivons avec lui les épisodes douloureux qui ont façonné sa vie (la mort de son père lors de la Seconde Guerre mondiale, l’amour sincère mais étouffant d’une mère surprotectrice et castratrice, les brimades incessantes d’un enseignant sadique pendant ses années de collège, l’échec complet de son mariage) et qui, malgré sa réussite professionnelle, l’ont conduit à un état dépressif total, amplifié par ses divers abus de stupéfiants.
‘D’une profondeur psychologique rarement égalée, le récit raconte en fait les mille et un actes de destruction intérieure d’un être blessé par la vie…’
Afin de se protéger du monde extérieur (mais tout de même réel), Pink a fait le vide autour de lui. Chaque échec, chaque nouvelle plaie donnait métaphoriquement naissance à une nouvelle brique s’ajoutant au mur qu’il dressait entre lui et le monde, s’enfermant complètement et sans espoir de fuite. Retrouvé dans un état végétatif dans sa chambre d’hôtel, des médecins et son gérant tentent de le ramener à la vie en lui injectant de fortes doses de médicaments, transformant par le fait même ses souvenirs en délires psychotiques empreints de colère et de haine, où Pink se réincarne mentalement dans une toute nouvelle identité, personnification perverse et fascisante de lui-même, incarnation vivante de toutes ses rancœurs.
À la tête d’un groupe de combattants violents et déchaînés, il sème le chaos et la destruction, perdant de plus en plus de son humanité. N’en pouvant plus, il met en scène son propre procès à l’issu duquel, tenu seul responsable des diverses souffrances qui ont peuplé sa vie, il sera condamné à abattre le mur, retrouvant sa liberté tout en se jetant en pâture à ce monde réel, source de tous ses tourments. Mais n’est-ce là qu’une nouvelle illusion créée par son esprit anéanti ou, pire encore, une représentation symbolique de l’unique libération possible pour lui, soit sa propre mort ?

Roger Waters, tournée The Wall
Lorsque je visionnai pour la première fois Pink Floyd – The Wall, je connaissais déjà très bien l’œuvre de Roger Waters, étant un fervent admirateur, non pas du groupe, mais de cet album conceptuel qui est sans aucun doute l’un des meilleurs de ma collection. De plus, son réalisateur, Alan Parker, faisait déjà partie de mes réalisateurs fétiches à cause, entre autres, de quelques films majeurs qui m’ont profondément marqué pendant mon adolescence. En premier lieu, Midnight Express, réalisé en 1978, qui est certainement l’un des films les plus implacables et les plus traumatisants jamais tournés sur l’enfer carcéral, et qui remporta de nombreux prix.
En 1987, Parker réalisa Angel Heart, mélange terrifiant et surréaliste de l’univers du film noir et de celui du cinéma d’horreur. Mettant en vedette Mickey Rourke et Robert De Niro dans de superbes rôles de composition à la limite du paroxysme, ce cauchemar cinématographique trouvait son apothéose dans une insoutenable finale, nauséeuse et poisseuse, fort probablement la plus forte représentation d’une descente aux enfers jamais filmée.
‘The Wall est considéré comme l’une des plus belles réussites de l’histoire du rock, et sa réputation n’a jamais cessé de croître.’
Un an plus tard, soit en 1988, le réalisateur frappa un autre grand coup avec Mississippi Burning, dont le scénario s’inspirait d’une enquête que menèrent des agents du FBI dans le sud des États-Unis au milieu des années 1960. Peinture révoltante et sans concession du racisme et de la lâcheté humaine, ce film d’une force hors du commun fait partie des meilleures réussites du cinéaste.
Le visionnement de Pink Floyd – The Wall, à la fin des années 1980, ne fit que renforcer mon admiration pour Alan Parker, qui avait réussi, selon moi, le difficile pari de transposer à l’écran l’univers glauque et douloureux que Roger Waters et les autres membres de Pink Floyd avaient su évoquer avec tant de talent dans ce chef-d’œuvre musical.
Depuis, The Wall est considéré comme l’une des plus belles réussites de l’histoire du rock, et sa réputation n’a jamais cessé de croître, tout comme le nombre de ses admirateurs. Roger Waters, après avoir quitté Pink Floyd au milieu des années 80, a produit de nombreuses versions scéniques de The Wall, versions qui ont toujours connu un immense succès, culminant avec la gigantesque tournée
La tournée The Wall Live, qui s’est produite à travers le monde entre 2010 et 2013, fut filmée et est offerte en DVD et Blu-ray. La version cinématographique de Parker, quant à elle, n’a jamais cessé d’être rééditée à travers les années, d’abord en VHS, puis en DVD chez Sony. Tout cela prouve, selon moi, que l’œuvre de Roger Waters est maintenant un classique de la musique moderne et peut légitimement prétendre à l’immortalité.
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Francis Ouellet a toujours été un amoureux fou du cinéma, de l’animation et de la bande dessinée. Cette obsession de l’image, du mouvement, de l’ombre et de la lumière l’a conduit à faire carrière dans le domaine de la publicité et des communications graphiques. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à travailler, dans ses temps libres sur divers projets d’animation et de bande dessinée.
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