Un avantage stratégique
pour le Bloc Québécois ?
Un Parlement minoritaire pourrait transformer le Bloc en faiseur de rois
Par Irwin Rapoport
Édité le 6 avril, 2025 • Traduit de l’anglais
Le Bloc pourrait détenir la balance du pouvoir dans un scénario de gouvernement minoritaire, comme en 2019 et 2021. Ses 32 sièges actuels (sur 78 au Québec) en font un interlocuteur incontournable pour les libéraux ou les conservateurs.
Le gouvernement libéral minoritaire de Justin Trudeau avait survécu depuis 2021 grâce au NPD de Jagmeet Singh, qui jouait le rôle de faiseur de roi via l‘Accord de soutien et de confiance signé avec les libéraux en mars 2022. Cet accord devait expirer en juin, et après la pause estivale de la Chambre des communes, le Parlement serait dissous à la mi-septembre pour organiser des élections en octobre, conformément à la législation établissant des élections fixes tous les quatre ans.
Le gouvernement libéral, soutenu par le NPD, a repoussé la date des élections fédérales d’une semaine—un changement largement critiqué comme étant opportuniste, car il permettait à plus de 80 députés de se qualifier pour les pensions parlementaires en atteignant le seuil de six ans de service. Cette décision a accentué la méfiance du public envers les motivations politiques.
Tout se déroulait comme prévu, mais tout a changé en septembre 2024 lorsque Singh s’est retiré de l’accord, invoquant l’échec de Trudeau à tenir ses promesses sur l’assurance-médicaments et d’autres priorités du NPD. Cela a laissé le gouvernement vacillant, contraint de négocier vote par vote au lieu de compter sur le soutien garanti du NPD.
Pierre Poilievre, qui avait passé des années à dénoncer l’alliance libérale-NPD comme une prise de pouvoir antidémocratique, a saisi l’occasion en qualifiant Singh d’hypocrite pour avoir soutenu Trudeau avant de brusquement rompre leur accord. Poilievre a surnommé Singh « Singh le vendu » pour tourner en dérision le NPD. Pendant un bref moment chaotique, Singh s’est même joint à Poilievre pour exiger un vote de confiance immédiat—avant de faire marche arrière quelques jours plus tard, choisissant plutôt de maintenir les libéraux au pouvoir tout en avertissant qu’il les renverserait dès la première opportunité.
La prise en main rapide menée par Carney a propulsé les sondages libéraux vers un territoire majoritaire, prouvant que le déclin marqué du soutien électoral était directement lié au maintien de Trudeau à la tête du parti.
Trudeau, qui faisait déjà face à des appels de députés libéraux à démissionner, a finalement cédé en janvier dernier après avoir publiquement humilié la ministre des Finances Chrystia Freeland, perdant ainsi le soutien de son caucus. Le premier ministre a ensuite prorogé le Parlement en janvier, retardant une motion de confiance inévitable soutenue par les conservateurs, le Bloc et le NPD. Cela a conduit à une courte course à la direction, que Mark Carney a remportée le 9 mars.
Carney n’a pas perdu de temps. Quelques semaines après avoir pris la tête du parti, il a convoqué des élections pour le 28 avril, tout en formant rapidement un cabinet, supprimant la taxe carbone pour les consommateurs, abandonnant l’augmentation de l’impôt sur les gains en capital prévue par Trudeau, promettant 1,1 milliard de dollars pour le transport en commun au Québec et visitant Paris et Londres pour des discussions avec Macron et Starmer.
Trump a même contacté Carney pour discuter des tarifs et des relations canado-américaines, affichant publiquement son respect pour le Canada et son dirigeant. La prise en main rapide menée par Carney a propulsé les sondages libéraux vers un territoire majoritaire, prouvant que le déclin marqué du soutien électoral était directement lié au maintien de Trudeau à la tête du parti. Bien que l’élection semble désormais à perdre pour Carney, le spectre d’un gouvernement minoritaire continue de planer à l’horizon.
Et c’est là que les choses se compliquent…
Carney pourrait former un gouvernement si le NPD se retrouve réduit à l’état de groupe parlementaire résiduel (moins de 10 députés) et que les Verts parviennent à garder un ou deux sièges. Mais si le Bloc Québécois conserve ou augmente ses 33 sièges, devenant ainsi le faiseur de roi, le Canada pourrait faire face à un dilemme constitutionnel explosif. Les électeurs accepteraient-ils un gouvernement minoritaire soutenu par des souverainistes? Le NPD ou les Verts appuieraient-ils un jour Poilievre? Et que le chef du Bloc Yves-François Blanchet exigerait-il en échange de son soutien?
Le Bloc québécois pourrait jouer les faiseurs de rois si les élections donnent un Parlement minoritaire.
L’histoire politique canadienne révèle des précédents troublants. En 2004, le gouvernement minoritaire de Paul Martin a survécu de justesse aux manœuvres de l’opposition, alors que Stephen Harper – tout en condamnant publiquement les coalitions – négociait secrètement avec le Bloc et le NPD pour évincer Martin sans élection. Cette contradiction marque encore la mémoire politique.
La crise de 2008 a confirmé ce schéma. Après la victoire minoritaire des conservateurs le 14 octobre, Harper perd un vote de confiance en novembre sur son énoncé économique, déclenchant une tentative de coalition Libéral-NDP soutenue par le Bloc. L’accord prévoyait que Stéphane Dion devienne premier ministre jusqu’en mai 2009. Mais le 4 décembre, la gouverneure générale Michaëlle Jean accorde la prorogation du Parlement à la demande de Harper, reportant le vote de défiance prévu pour le 8 décembre et sauvant ainsi son gouvernement.
Cette séquence illustre les paradoxes des gouvernements minoritaires: Harper, pourtant opposé aux coalitions, avait lui-même envisagé cette option en 2004. La crise de 2008 a également mis en lumière le rôle pivot du Bloc québécois et les limites du pouvoir de la gouverneure générale face aux crises parlementaires.
‘La course à trois au Québec est prête à décider l’équilibre du pouvoir, et une chose est certaine : le vote stratégique dominera la campagne.’
Alors que Carney et Poilievre se rapprochent de la journée électorale, des questions cruciales se posent pour les chefs de parti : Est-ce que l’un d’eux conclura des accords avec le Bloc ou le NPD pour assurer son pouvoir ? Quelles concessions exigerait Jagmeet Singh pour soutenir un gouvernement libéral minoritaire, ou pourrait-il jamais appuyer un gouvernement conservateur ? Et quelles garanties Yves-François Blanchet demanderait-il pour soutenir l’un ou l’autre parti ?
Je doute que la cheffe des Verts, Elizabeth May, soutienne un gouvernement conservateur minoritaire à moins qu’elle n’obtienne des garanties qui contrecarrent la politique de “drill baby drill” de Poilievre et la création de zones prêtes à l’excavation pour les projets de développement des ressources et les corridors énergétiques.
La course à trois au Québec est prête à décider l’équilibre du pouvoir, et une chose est certaine : le vote stratégique, qu’il s’agisse de bloquer le Bloc, les conservateurs ou les libéraux, dominera la campagne. Certains condamnent le vote stratégique, mais c’est une réalité, surtout dans les circonscriptions hors Québec, où les candidats conservateurs ont gagné parce que les libéraux, le NPD et les Verts ont divisé le vote. Au Québec, les candidats du Bloc ont profité de la division du vote fédéraliste entre libéraux, conservateurs, NPD et Verts.
Ces réponses façonneront l’avenir politique du Canada, particulièrement au Québec, où le vote stratégique pourrait déterminer si cette élection apporte la stabilité ou une incertitude accrue. Les enjeux ne pourraient être plus élevés. Le 28 avril apportera-t-il la stabilité, ou une nouvelle ère de chaos parlementaire ? Il est temps de s’attacher.
Note : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de son auteur et ne reflètent pas les opinions de WestmountMag.ca ou de ses éditeurs.
Image d’entête : Élections CanadaAutres articles par Irwin Rapoport
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Irwin Rapoport, journaliste indépendant, a obtenu une maîtrise en histoire et en sciences politiques à l’Université Concordia.
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