Lieux de Westmount :
Qui était Alexis Nihon?
L’origine du nom du complexe situé à l’intersection d’Atwater et Sainte-Catherine
Par Michael Walsh
3 avril 2025 • Traduit de l’anglais
Westmount soulève mille et une questions, et une énigme hante son flanc ouest : pourquoi l’immense complexe Alexis Nihon, géant de béton lové entre Atwater et Sainte-Catherine, porte-t-il ce nom oublié ?
On entend des murmures de Bahamas, de brevets fantômes… La réponse révèle un homme extrêmement discret, farouchement attaché à sa famille, un bienfaiteur généreux, un inventeur (son pneu sans chambre volé par Goodrich), un survivant d’un drame familial, un pygmalion immobilier bâtissant des tours comme d’autres élèvent des cathédrales, et un père-Phénix dont les fils, gladiateurs olympiques, participairent aux Jeux olympiques de Mexico sous les couleurs bahaméennes.
Quoi qu’il en soit, on ne peut que partager l’embarras du citoyen qui devra répondre à l’inévitable question d’un visiteur curieux de la nouvelle Plaza : « Qui est Alexis Nihon ? ».
– T. R. Carsley, Montreal Gazette, 4 février 1966
Prenons quelques instants pour découvrir Alexis Nihon et comprendre comment son sens des affaires a marqué durablement Westmount et Montréal.

Alexis Nihon • Image : La Presse, BAnQ
Né à Liège, en Belgique, en 1902, Nihon arrive au Canada à l’âge de seize ans et commence à travailler comme assistant-boucher. Quelques années plus tard, il se diversifie dans la vente de légumes et autres produits maraîchers importés de Belgique.
En 1939, il fonde la Compagnie Alexis Nihon Ltée avec un actif de 75 000 $. Son siège social, situé au 133 de la rue Saint-Paul Ouest, est relocalisé au 6020 de la Côte-de-Liesse dans les années 1950.
Durant cette période, il crée la Compagnie de verre industriel Ltée. L’usine, située sur l’avenue Ouimet près du boulevard Monkland, emploie 263 travailleurs. Le bâtiment est agrandi en 1940 et loué à la verrerie La Verrerie. L’entreprise de Nihon devient la manufacture de verre la plus prospère du Canada, notamment grâce à sa découverte d’un substitut synthétique à la soude (carbonate de sodium), matière première essentielle à la fabrication du verre, rationnée pendant la Seconde Guerre mondiale.
Les conditions de travail de l’usine sont cependant remises en question en 1946 lors d’un procès entre l’entreprise et l’American Glass Blowers Association. Un an plus tard, l’affaire est retirée après que seule une minorité d’employés ait soutenu l’association.
‘En 1939, il fonde la Compagnie Alexis Nihon Ltée avec un actif de 75 000 $.’
Nihon investit les profits de son usine de verre dans l’acquisition de vastes terrains agricoles entre la Côte-de-Liesse et sa résidence de Doval. Dès 1955, il possédait 200 millions de pieds carrés de terres, devenant ainsi le plus grand propriétaire foncier industriel du Québec. (Il résuma plus tard sa réussite par sa devise : « J’achète, puis je loue. ») Cette stratégie fut illustrée dès les années 1930 par la construction d’un bâtiment au-dessus de la rue Dion – à mi-chemin entre la rue Main et le boulevard Monkland – doté d’une climatisation moderne et d’un toit en verre et acier ouvrable pour la ventilation. Baptisé The St. Laurent Garden, il fut loué pour divers événements publics, comme le cirque New York Hippodrome et le Walkathon de Montréal.
Un drame familial frappa les Nihon le 16 juin 1947 à bord de leur yacht Nihon III, lors d’un trajet entre Lachine et Saint-Ours. Alors que le navire traversait le canal de Lachine, une explosion détruisit le yacht, causant la mort de leurs deux filles, Claudette, 5 ans, et Carol, 4 ans. Parmi les victimes figuraient également Marie Lavon, domestique de la famille, et Ubald Demontigny de Montréal. Nihon souffrit d’une jambe fracturée, tandis que son épouse échappa à l’incendie en sautant par-dessus bord.
On ne peut qu’imaginer le combat de la famille pour surmonter ce drame. Ils semblent avoir trouvé un réconfort aux Bahamas, où ils devinrent résidents permanents après l’achat de 13 miles de plage à Serenity Point, sur l’île sud d’Abaco. Cet achat mena à la création de la société immobilière basée à Nassau, Anco Lands Ltd.
‘Dès 1955, il possédait 200 millions de pieds carrés de terres, devenant ainsi le plus grand propriétaire foncier industriel du Québec’
En 1950, les investissements de Nihon aux Bahamas s’intensifièrent avec l’achat d’un hippodrome et de la Montague Park Racing Association auprès de Lord Carnarvon d’Angleterre. La propriété comprenait des bâtiments et 190 acres de terres avec des écuries pour environ 400 chevaux. Après cet achat, Nihon rebaptisa le site « Hobby Horse Hall Race Track ».
L’hippodrome connut un énorme succès, attirant l’élite coloniale ainsi que des personnalités riches et célèbres, recréant une atmosphère comparable à celle d’Ascot ou du Kentucky Derby. Cependant, derrière le glamour et les paillettes, un côté sombre émergea. La Bahamas Humane Society enquêta sur plusieurs plaintes concernant la négligence animale en fin de saison de courses. Après l’indépendance des Bahamas en 1973, la rentabilité de l’hippodrome déclina, entraînant sa fermeture en 1977.

Hobby Horse Hall • Image : Carte postale, Cacique International 1970
Le déménagement de Nihon à Nassau n’entrava pas ses activités commerciales montréalaises. En 1953, il fit don d’un boulevard de 120 pieds de large – prélevé sur ses terres – à la Ville de Saint-Laurent. Cette route, reliant la Côte-de-Liesse à la Côte-Vertu, porte aujourd’hui le nom de boulevard Alexis-Nihon. La même année, il acheta un hélicoptère Bell (il était pilote breveté) et planifia le premier vol Montréal-Nassau en hélicoptère.
Une opportunité à Westmount
Fort de ses activités commerciales déployées à travers l’île de Montréal, Alexis Nihon ne pouvait manquer de saisir une opportunité dans la ville de Westmount. En 1953, il acquiert un terrain de 23 000 pieds carrés comprenant l’ancien parc de baseball situé à l’angle de l’avenue Atwater et de la rue Sainte-Catherine, dont les trois quarts relèvent de Westmount et le reste de Montréal. Une partie de ce terrain est initialement prévue pour accueillir un terminus d’autobus de la Commission des transports de Montréal, projet lié au remplacement des tramways urbains.
‘En juin 1960, un projet définitif pour l’Alexis Nihon Mid-Town Plaza fut approuvé : un centre commercial de trois étages, deux immeubles résidentiels de quatorze et vingt étages (650 à 700 unités).’
Face à ce vaste espace, d’autres investisseurs se positionnent rapidement. Un syndicat anglo-canadien, dirigé par D. Hubert, propose alors un complexe mixte combinant bureaux et hôtel. En juin 1960, un projet définitif pour l’Alexis Nihon Mid-Town Plaza est approuvé : un centre commercial de trois étages, deux immeubles résidentiels de quatorze et vingt étages (650 à 700 unités), un garage souterrain de quatre niveaux pour 2 000 voitures, un tunnel piétonnier reliant le Forum, des patios publics et une exposition permanente d’art canadien.
Harold Shipp est choisi comme architecte. Parmi ses autres réalisations figurent des immeubles de bureaux pour la fonderie de cuivre Noranda, le centre de réservation d’Air Canada et des entrepôts pour Seaway Storage. La construction est retardée en raison de difficultés financières des locataires. De plus, la question des droits aériens au-dessus du terminus de métro proposé incite la Ville de Montréal à tenter d’annexer la propriété. Cela conduit le gouvernement provincial à stopper les travaux sur le terrain pendant trois ans jusqu’à la résolution du litige, en 1966.
C’est l’année où débutent les travaux de la première phase du complexe. Les promoteurs, ACI Property Corporation, décrivent la plaza comme le premier centre commercial à trois étages au monde, comprenant quatre piscines sur le toit, un terrain de golf, une aire de jeux pour enfants, cent magasins et un cinéma Odean de 1 300 places. La deuxième phase inclurait un immeuble de bureaux de dix étages, un bâtiment médical de sept étages et deux tours d’appartements de grande hauteur. Nihon loue le terrain pour 60 ans, et le complexe, d’un coût de 30 millions de dollars, est officiellement nommé Plaza Alexis Nihon .
‘Alexis Nihon, c’est colossal… Le premier centre commercial à trois étages au monde, avec quatre piscines sur le toit, un terrain de golf, une aire de jeux pour enfants, cent magasins et un cinéma.’
– Publicité, avril 1967
Inaugurée en avril 1967, la plaza voit Steinberg’s Limited devenir son premier locataire, avec un magasin réparti sur trois niveaux. En 1970, la tour résidentielle Plaza Tower (33 étages) est achevée, mettant en avant le seul jardin suspendu du Canada. Les installations comprenaient des terrains de tennis, des arbres et arbustes, des fleurs, une piscine olympique et des saunas.

Complexe Alexis Nihon • Image : Place Alexis Nihon, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Au fil des années, le flux piétonnier s’est progressivement amenuisé. Les espaces clos et surdimensionnés du complexe encourageaient l’errance et les incivilités, poussant la gestion à retirer presque tous les bancs pour limiter les rassemblements indésirables.
L’incendie de tour de bureaux le plus important de l’histoire canadienne

Incendie de la Tour Est du complexe Alexis Nihon • Image : La Presse, BAnQ
En octobre 1986, la tour est de la plaza a été ravagée par un incendie. Ce sinistre de treize heures reste le feu de tour de bureaux le plus important de l’histoire canadienne. Un procès civil ultérieur condamne la Corporation Alexis Nihon à verser 43 millions de dollars de dommages-intérêts. Heureusement, la société avait souscrit une assurance excédentaire (incluant une clause sismique), lui évitant des difficultés financières. La reconstruction, achevée en six mois, s’accompagna de la construction d’une deuxième tour. Aujourd’hui, malheureusement, le centre commercial – comme tant d’autres – ne ressemble que de loin à son faste de 1967.
Développant ses activités dans l’archipel des Bahamas, Nihon se tourne vers les Îles Turks-et-Caïcos en 1977, et propose au gouvernement britannique (administrant l’île de Providenciales) d’aménager 4 047 hectares (près de la moitié de l’île) en zone franche avec casino. Il réclame pour lui un contrôle administratif total (y compris sur les plages domaniales), à l’exception des forces policières et des douanes. Ce projet est rejeté par Londres et les résidents locaux. Aujourd’hui encore, la devise de l’île reste « Beautiful by Nature ».
Sur le plan personnel, Alexis Nihon se distingue par sa générosité et sa discretion. Autodidacte en architecture, il pratique le tennis quotidiennement et skie régulièrement avec ses enfants. Il est également un pianiste accompli.
‘Nihon pratiquait également la lutte amateure, un sport qu’il exerçait depuis sa jeunesse et qu’il transmit à ses deux fils. Ces derniers participèrent aux Jeux olympiques d’été de 1968 à Mexico.’
Sa générosité se manifesta notamment par le don de terrains pour le centre communautaire de la congrégation juive Beth Ora de Saint-Laurent, situé au 2600, rue Badeaux, ainsi que pour les terrains de golf Alexis Nihon Golf Gardens sur la Côte-de-Liesse.
En dehors de ses activités commerciales, il a été gouverneur de l’Hôpital général de Montréal et président honoraire de l’exposition internationale permanente située dans l’ancien édifice Marconi sur la Côte-de-Liesse. En 1977, il a reçu l’Ordre de l’Empire britannique pour son travail philanthropique auprès de la Croix-Rouge et des enfants handicapés.

Match de lutte d’Alexis Nihon • Image : La Presse, BAnQ
Nihon était également un lutteur amateur, un sport qu’il pratiquait depuis sa jeunesse et qu’il transmit à ses deux fils. Ces derniers participèrent aux Jeux olympiques d’été de 1968 à Mexico. Par ailleurs, en tant que membres de l’équipe de lutte des Bahamas, ils concoururent aux Jeux du Commonwealth de 1970 à Édimbourg. Cependant, à 58 ans, Nihon fut disqualifié pour avoir dépassé la limite de poids. Son fils Alexis ne parvint pas non plus à respecter le poids requis, tandis que son cadet Robert perdit dès le premier match. Sa dernière compétition fut celle de manager de l’équipe bahaméenne aux Jeux olympiques de Montréal en 1976.
L’une des fiertés d’Alexis Nihon était d’avoir revendiqué l’invention du pneu sans chambre à air. En 1942, il démontra que des pneus sans chambre interne pouvaient fonctionner en enduisant l’intérieur de latex (colle à caoutchouc). Cette méthode répondait aux pénuries de caoutchouc durant la guerre.
Il fallut attendre cinq ans pour que la B. F. Goodrich Corporation ne commence à produire des pneus sans chambre à air. Malheureusement, Nihon ne fut jamais crédité pour cette découverte. En 1946, Frank Herzegh, ingénieur chez B. F. Goodrich, obtint le brevet américain pour ce pneu. En 1978, l’American Chemical Society décerna à Herzegh la médaille Charles Goodyear (sa plus haute distinction) pour cette invention.
‘L’une de ses fiertés était d’avoir revendiqué l’invention du pneu sans chambre à air.’
Deux ans plus tard, Alexis Nihon s’est éteint à l’âge de 78 ans, laissant son épouse Alice et ses enfants Alexis Nihon Jr. et Robert. À sa mort, son fils Alexis devient président de la Corporation Alexis Nihon. Il démissionne en 1996, et son frère Robert lui succède. La société entre en bourse en 2002 et vend ses dernières propriétés, dont le Centre Laval, le centre l’Acadie et l’ancienne Banque Laurentienne, située au 777, rue Sainte-Catherine, à l’angle de McGill College.
En 2007, la Plaza Alexis Nihon est vendue à Homburg Invest Inc., une société basée à Halifax, qui acquiert également les droits sur le nom Alexis Nihon. L’héritage familial prend fin avec le décès de Robert à 57 ans en 2007, puis celui d’Alexis à 67 ans en 2013. La plaza et le boulevard portant le nom Alexis Nihon demeurent un témoignage de cet individu hors du commun qu’était Alexis Nihon.
Image d’entête : La Plaza Alexis Nihon Plaza la nuit, par Exile on Ontario St from Montreal, Canada, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons
Autres articles de Michael Walsh
Autres articles récents
There are no comments
Ajouter le vôtre